29/08/2007
L'EGLISE D'AVIGNON
L'EGLISE D'AVIGNON
UNE SURVIVANCE SECRÈTE DU GRAND SCHISME D'OCCIDENT
LE GRAND SCHISME
Le Grand Schisme d'Occident (1378-1417) est à présent considéré par tous, même par les historiens, comme une affaire définitivement close. Je surprendrai nies lecteurs en leur révélant qu'il continue. Face à l'Eglise Catholique, Apostolique et Romaine, subsiste l'Eglise Catholique, Apostolique et Avignonnaise. C'est ce que j'ai pu apprendre en fréquentant quelques fidèles de petites Eglises apostoliques.
Voyons d'abord comment, dans l'histoire, la question s'est posée.
Quelques mois après son avènement, le pape Urbain VI, par sa dureté et son intransigeance, avait déjà mécontenté ses cardinaux. Ses cardinaux, c'est-à-dire ceux-là mêmes qui, réunis en conclave le 7 avril 1378, l'avaient élu pape.
Aussi, regrettant leur vote, les mécontents déclarèrent que l'élection était entachée de nullité. Pourquoi donc ?
Parce que, dirent-ils, leur premier choix, au conclave, s'était porté sur le cardinal Robert de Genève. Mais les Romains s'étaient ameutés à l'annonce qu'ils allaient avoir un pape étranger : " Nous le voulons Romain, avaient-ils crié aux portes du conclave, ou au moins Italien ! ". Pris de peur, les cardinaux avaient choisi un Italien, celui précisément qui devait prendre le nom d'Urbain VI. Nul n'avait, pendant longtemps, songé à revenir sur cette élection. Même si elle avait été influencée par la terreur, elle avait été ratifiée par les actes ultérieurs des cardinaux, qui impliquaient un acquiescement. Donc, elle était légitime, ou tout ou moins légitimée.
Mais voici les cardinaux dressés contre Urbain VI. lb élurent pape leur favori de 1a première heure, le cardinal Robert de Genève, qui prit le nom de Clément VII et qui alla s'installer à Avignon.
Dés lors, l'Europe fut déchirée en deux obédiences : celle de Rome et celle d'Avignon. Les deux papes antagonistes se traitaient réciproquement d'antipape, s'excommuniaient mutuellement, frappaient de leurs censures les suppôts de l'obédience adverse. Chacune des deux Eglises eut ses héros et ses saints. La politique s'en mêla, et les Etats prirent parti pour l'un ou l'autre des adversaires, selon leurs intérêts.
A Rome, le prestige d'Urbain VI fut ébranlé par les ressentiments qu'inspira sa cruauté : il ne craignait pas de livrer aux supplices jusqu'aux prélats ! Deux cardinaux, qui lui étaient demeurés fidèles, passèrent au camp opposé. Ses successeurs, Innocent VII et Grégoire XI, ne furent pas moins maladroits.
Au contraire, à Avignon, Clément VII se montra politique avisé. Son successeur, Pierre de Lune, devenu pape sous le nom de Benoît XIII, énergique et intelligent, fut digne de lui.
Le schisme alarma la chrétienté. Sur l'initiative de l'Université de Paris et de ses docteurs (Gerson, Clémengis, Pierre d'Ailly), un Concile réuni à Pise en 1409 déposa les deux papes et en nomma un troisième, Alexandre V, remplacé bientôt par Jean XXIII.
Mais les papes d'Avignon et de Rome refusèrent de se soumettre, s'estimant supérieurs aux Conciles. On eut ainsi trois papes ou lieu de deux.
Alors, le Concile de Constance (1414-1418), pour mettre fin à la confusion et au schisme, commença par rédiger les Quatre Articles, devenus fameux, qui proclament la supériorité du Concile sur le Pape. Curieux point de controverse dogmatique. Au regard de la théologie catholique d'aujourd'hui, pour qui le Pape est supérieur aux Conciles, la proposition de Constance est hétérodoxe, sauf dans le cas où il y a doute sur la légitimité du pape régnant. Mais, même si le Concile de Constance a voulu sous-entendre cette réserve (ce qui ne parait pas soutenable, quand on interroge directement les textes) il n'en demeure pas moins que sa proposition, issue d'une assemblée qui n'avait pas le caractère d'un Concile oecuménique, et votée par une majorité d'hommes dont la plupart n'avaient aucun pouvoir délibératif régulier, ne pouvait avoir une autorité dogmatique.
Quoi qu'il en soit, le schisme, au moment même où il paraissait devoir se maintenir à son point culminant, fut disloqué par les événements.
Jean XXIII (le pape élu par Pise), s'étant enfui dans des circonstances indignes, fut l'objet d'une longue enquête et déposé le 29 mai 1415.
Grégoire XII (le pape de Rome) abdiqua aussitôt après.
Benoît XIII (d'Avignon), abandonné par les prélats de son obédience, se retira en Espagne dans la forteresse de Peniscola, avec trois cardinaux. On négocia vainement son abdication. Finalement, le 22 juillet 1417, le Concile déclara " Pierre de Lune, soi-disant pape " déchu de tous droits, comme hérétique notoire et schismatique incorrigible.
Dès lors, le Concile de Constance se considéra comme la seule autorité de fait et de droit, en l'absence de tout Pontife. Il nomma pape Martin V.
Mais le pape d'Avignon, Benoît XIII, du fond de sa forteresse espagnole, refusa reconnaître la sentence conciliaire. Il continua de s'affirmer pape légitime, successeur authentique du Prince des Apôtres, et, comme tel, supérieur au Concile.
Quelques mois avant sa mort, il nomma quatre cardinaux, dont trois se trouvaient auprès de lui à Peniscola, tandis que le quatrième, Jean Carrier, militait en sa faveur dans le sud de la France. Lorsqu'il mourut, les trois Cardinaux de Peniscola, achetés parle roi d'Espagne, élirent pape son favori, sous le nom de Clément VIII.
C'est seulement l'année suivante, après bien des luttes soutenues contre le Pape Martin V de Rome, que Jean Carrier, retournant à Peniscola, y apprit la mort de Benoît XIII et l'élection de Clément VIII. Furieux, il retourna en France, et fit établir par-devant notaire un acte déclarant que les autres cardinaux de Peniscola étaient simoniaques (c'est-à-dire coupables. de trafic de choses sacrées) ; en conséquence, après une messe du Saint-Esprit célébrée par son chapelain, il se constitua à lui seul conclave légitime et procéda à l'élection d'un nouveau pape, sous le nom de Benoît XIV. Il garda le secret sur l'identité de ce pontife. Mais on a lieu de penser qu'il s'agissait d'un prêtre français attaché à l'église de Rodez.
De ces trois papes, Martin V, Clément VIII et Benoît XIV qui était le vrai ? On comprend l'inquiétude de la Chrétienté. Le Comte d'Armagnac, qui avait jusqu'ici soutenu Jean Carrier et Benoît XIV, saisi d'angoisse, résolût de consulter Jeanne d'Arc. Son messager atteignit la Sainte à Compiègne, au moment où, toute cuirassée, elle montait à cheval pour mettre sa troupe en marche.
Elle dicta une lettre où elle répondait au Comte d'Armagnac que les opérations militaires l'empêchaient de se prononcer sur-le-champ, mais qu'elle lui donnerait satisfaction d'après le conseil de Dieu, lorsqu'elle serait à Paris. Plus tard, les juges de Jeanne, à Rouen, devaient lui reprocher cette réponse, qui semblait. attester un doute sur la légitimité du pape de Rome. Revenons à Clément VIII. Son protecteur, le roi Alpbonse d'Aragon, après bien des vicissitudes, reconnut Martin V. Ainsi abandonné, Clément VIII, à qui ne restaient plus que deux cardinaux, en nomma un troisième pour assister à son abdication solennelle. Il déclara qu'il rapportait toutes. les excommunications qu'il avait prononcées contre Martin V, qu'il jugeait celui-ci digne d'occuper le siège de Saint Pierre, et qu'il renonçait librement à la dignité pontificale, dont il s'estimait seul détenteur légitime. Ses. cardinaux, devant cette vacance du siège suprême, élirent un nouveau pape, précisément Martin V, qui devint dès lors à leurs yeux pape légitime.
Le Grand Schisme d'Occident paraissait donc fini, puisque l'Eglise d'Avignon elle-même était morte.
Pas du tout. Car Benoît XIV, le pape mystérieux désigné par Jean Carrier, se considérant comme seul légitime, a veillé à pourvoir son Eglise de cardinaux secrets qui, eux-mêmes, ont pu, à la mort du Pontife, donner à l'Eglise un nouveau chef. Et ainsi de suite en a-t-il été jusqu'à nos jours. Et ainsi de suite en sera-t-il jusqu'à la fin des temps. A quoi bon ? demanderont les profanes. A quelque chose de capital, pour ceux qui ont la foi catholique (qu'elle soit romaine ou avignonnaise) : l'essentiel, est que Pierre, cette pierre sur qui le Christ a bâti son Église - suivant les paroles de l'Evangile - dure à travers les siècles par la personne d'un successeur légitime. Il n'importe aucunement que cette succession soit ou ne soit pas éclatante, et que ses détenteurs soient ou ne soient pas connus du monde. Il est nécessaire et suffisant qu'elle existe. Alors seulement le dessein de la Providence est sauvegardé.
Poser le Chef, vous posez en même temps l'Eglise.
Le Chef légitime, s'entend. la qualité de successeur de Pierre doit être conçue comme quelque chose de concret, qui se transmet, qui se véhicule en vertu de procédures spéciales. S'il y a interruption dans cette succession, le détenteur du Pontificat romain peut, en fait, diriger les destinées temporelles de l'Eglise, il n'en est pas moins dépourvu en droit de l'essentiel au regard de Dieu, la légitimité. Par contre, le véritable successeur de Pierre n'a pas besoin de l'éclat du monde pour être le Chef spirituel de l'Eglise, nécessaire à sa complétude. Même ignoré de tous, il remplit le rôle plein que lui assigne la Providence.
Voilà pourquoi les cardinaux avignonnais, même en faisant table rase de toute ambition temporelle, et mus seulement par leur sens profond des nécessités de la vie catholique, ont été amenés à perpétuer le Pape d'Avignon, véritable successeur, à leurs yeux, du Prince des Apôtres.
Il y a donc, à la tête de l'Eglise Catholique Apostolique Avignonnaise, un Souverain Pontife. Voici ses titres :
" Evêque d'Avignon, Vicaire de Jésus-Christ, successeur du Prince des Apôtres, Pontife Suprême de l'Eglise universelle, Patriarche d'Occident, Primat de France, Archevèque et Métropolitain de la Province Avignonnaise, humblement régnant ".
Cette formule " humblement régnant " répond au " glorieusement régnant " du formulaire des papes de Rome.
Le Saint-Siège Avignonnais est installé secrètement en Suisse, près de Zurich, dans un monastère vallombrosain. (Les Vallombrosains forment une branche de l'ordre bénédictin).
Au-dessous du Pape d'Avignon, les cardinaux. Leur rôle, comme celui des cardinaux romains, est de pourvoir éventuellement à la vacance du siège pontifical. Ils sont au nombre de douze. Neuf d'entre eux sont Evêques, d'obédience avignonnaise, mais d'apostolicité certaine,
même au regard de Rome, ainsi qu'on le verra tout à l'heure. Ils n'ont d'autre rôle que celui d'électeur. Deux sont Préfets Apostoliques. La fonction de ces Préfets va être définie. Enfin, trois sont laïques. Qu'on ne s'en étonne pas. Si les Ordinaux de l'Eglise Romaine, aujourd'hui, sont tous prêtres et même, pour la plupart, évêques, il n'en a pas été toujours de même. Le Cardinal Mazarin n'avait pas reçu la prêtrise.
Cette Curie de douze cardinaux a été recrutée surtout dans l'enseignement : cinq de ses membres sont professeurs d'Université.
Puis viennent les Préfets Apostoliques. Ils sont une vingtaine. Ce sont en somme des Délégués Apostoliques. Ils sont tous pourvus du caractère épiscopal. Le rôle essentiel de ces Préfets Apostoliques est d'assurer le recrutement des Evêques, dont le renouvellemnt est nécessaire pour que l'apostolicité de l'Eglise avignonnaise ne soit jamais défaillante.
Ensuite, les Evêques. Car si tous les Préfets Apostoliques sont évêques, il y a néanmoins deux évêques qui ne sont pas Préfets Apostoliques. Sur leur caractère épiscopal, aucune contestation n'est possible, même de la part de théologiens romains, car leur lignée apostolique est indiscutable. Elle remonte, de proche en proche, aux évêques du Schisme, et, par delà eux, aux évêques romains d'avant le Schisme. Trois de ces évéques résident dans le même monastère vallombrosain que leur Souverain Pontife, C'est parce que la présence de trois évêques au moins est nécessaire pour la licéité d'une consécration épiscopale. Il paraît que les évêques avignonnais portent un anneau d'aigue-marine (et non d'améthyste, comme les évêques romains) : est-ce en souvenir du " Pape de la Mer ", Benoît XIII ? Il n'y a pas de prêtres, je veux dire de clercs revêtus de la simple prêtrise. A quoi bon, en effet ? L'apostolicité requiert l'existence d'évêques, revêtus, comme les apôtres d'où ils descendent, de la plénitude du sacerdoce et notamment du pouvoir d'administrer le sacrement de l'Ordre, c'est-à-dire de conférer la prêtrise. Mais de simples prêtres ne sauraient être utiles à cet égard : ils ne pourraient consacrer d'autres prêtres, ils ne seraient aptes qu'à remplir un ministère pastoral. Or, ce ministère pastoral, pourquoi ne serait-il pas demandé aux prêtres de l'Eglise Romaine ? Au regard des Avignonnais, ils ont, eux aussi, le sacerdoce authentique, ils, peuvent donc administrer des sacrements valides aux fidèles de l'Eglise Avignonnaise. Puisque le rôle essentiel de celle-ci est d'exister, d'exister et. de durer pour maintenir. en elle le caractère apostolique et la succession de Saint Pierre, il lui suffit d'avoir des évêques, un Pape, et un Sacré Collège de cardinaux chargé d'assurer la Papauté. Mais de prêtres elle n'a nul besoin.
Après les Evêques viennent donc les fidèles. Sans doute, pour la même raison que tout à l'heure, leur existence n'est pas indispensable : l'Eglise détiendrait la succession de Pierre et l'apostolicité même si elle n'avait pas d'adeptes laïcs. Mais comment refuserait-elle d'agréer dans son sein ceux qui sont convaincus qu'elle répond aux desseins de Dieu ? Du moins la règle est-elle de ne pas faire de prosélytisme immodéré. Le nombre des fidèles ne dépasse pas une dizaine de mille. Il y en a particulièrement en France méridionale, en Espagne, au Portugal, dans l'ancienne Autriche, en Amérique du Sud. Ils appartiennent généralement à l'élite intellectuelle où sociale. Et ils constituent, par la sincérité de leur conviction et la ferveur de leur foi, une "élite religieuse ". Au moment de leur affiliation à l'Eglise avignonnaise, ils font le serment de ne pas révéler leur nouvelle confession. Seule la hiérarchie avignonnaise a le droit de faire connaître son existence. Je n'ai pas bien compris la raison de ce secret.
Mais l'Eglise Avignonnaise estime qu'elle a un autre rôle à remplir que celui d'exister et de maintenir la succession légitime du Prince des Apôtres. Elle comprend que sur le plan terrestre, la gloire dé Dieu peut beaucoup mieux être servie par l'Eglise Romaine que par elle-même : par l'Eglise Romaine infiniment plus puissante.
Alors, soucieuse du service de Dieu plus que de ses propres prérogatives, elle a jugé qu'elle devait conférer à l'Eglise Romaine la légitimité pontificale qui lui manque, afin de légitimer son action. Et elle a conçu, à cette fin, le plus étonnant transfert spirituel qui se puisse concevoir : le pape d'Avignon se dépossède de la légitimité, au profit du pape de Rome.
Cette dépossession constitue l'acte essentiel du rituel avignonnais pour le couronnement d'un pape. A ce moment solennel, le nouvel élu cède sa qualité de Pasteur Suprême à l'évêque de Rome. Ainsi, légalement mandaté, celui-ci devient successeur de Pierre. Du même coup, l'Eglise romaine devient l'Eglise de Pierre.
A chaque élection d'un nouveau pape avignonnais, notification écrite est donnée par lui au pape de Rome que son pouvoir de mandataire, qu'il détient du précédent pape avignonnais, lui est confirmé. A chaque élection d'un nouveau pape romain, notification écrite lui est donnée parle pape avignonnais qu'il devient son mandataire.
Il serait curieux de connaître les réactions de l'Archiviste du Vatican ! Mandataire, ai-je dit. Ce terme, qu'emploient parfois les Avignonnais, est impropre en ce sens qu'il évoque à tort dans ce domaine les notions juridiques traditionnelles, de mandant et de mandataire. Pour que l'Eglise de Rome fût mandataire de l'Eglise d'Avignon, il faudrait qu'elle eût accepté le mandat. Or, si cette acceptation a été sollicitée, parait-il, sous le pontificat de Pie IX, puis sous celui de Léon XIII (qui eut en effet le constant souci de regrouper toutes les Eglises Apostoliques), elle n'a jamais été effectuée. En réalité, il y a ici non pas mandat, mais transfert. Le transfert, sur le plan occulte, ne requiert pas le consentement du destinataire. C'est le cas de l'envoûtement. C'est le cas du sacrement, qui est efficace opere operato. La translation sur le pape de Rome du caractère de successeur de Pierre détenu par le pape d'Avignon ne nécessite donc pas l'acquiescement du bénéficiaire.
Actuellement, le Pontife avignonnais se borne à cette délégation initiale. Jadis, il confirmait chacun des Actes du Saint-Siège romain, sans lassitude et avec continuité ; et, par une procédure inouïe de formalités, il faisait part de cette ratification à ses fidèles.
Cette délégation, extrêmement importante du point de vue surnaturel, puisqu'elle élève l'Eglise Romaine jusqu'à en faire la véritable Eglise du Christ, ne l'est pas moins au point de vue pratique. En effet, elle permet à ceux qui sont intimement convaincus que Benoît XIII était le seul pape légitime d'appartenir néanmoins au corps et même à l'âme de l'Eglise Romaine.
Car c'est ce qu'il y a de plus singulier, peut-être, dans cette Eglise Avignonnaise qui ne manque pas de singularités : la plupart de ses fidèles appartiennent à l'Eglise Romaine, soit comme simples fidèles, soit comme prêtres (séculiers ou réguliers), soit même, m'a-t-il été affirmé avec noms à l'appui, comme évêques et même comme cardinaux. Et il n'y a là rien d'illogique. Pour le bien comprendre, il faut se rappeler la distinction théologique et canonique de l'ordre et de la juridiction. On peut avoir le caractère sacerdotal (et donc le pouvoir, par exemple, de consacrer validement le pain et le vin), sans être curé ou vicaire ; on peut, de même, avoir le caractère épiscopal sans être " ordinaire " d'un diocèse. Dès lors, on comprend qu'un prêtre ou un évêque de l'Eglise Romaine, investi de charges correspondantes au sein de cette Eglise, puisse, tout en gardant son caractère sacerdotal ou épiscopal au regard de l'Eglise Avignonnaise, n'être pourvu d'aucun ministère au sein de cette Eglise-ci, et n'y faire figure que de simple fidèle.
Ce transfert de légitimité d'une Eglise à l'autre a une conséquence importante. J'ai signalé tout à l'heure que, l'apostolicité de l'Eglise Romaine étant évidemment admise par l'Eglise d'Avignon, les fidèles avignonnais considèrent comme valides les sacrements que leur administrent, s'ils le leur demandent, les prêtres catholiques romains. En cela rien de particulier : l'Eglise Romaine considère aussi comme valide la communion eucharistique qu'un de ses fidèles recevrait d'un prêtre schismatique russe ou grec ; valide, puisque les Eglises russe et grecque sont nanties de l'apostolicité. Valide donc, mais nullement licite. Par contre, l'Eglise d'Avignon ayant légitimé l'Eglise de Rome, les sacrements de celle-ci sont reçus par les fidèles avignonnais non plus seulement avec validité, mais encore avec licéité. Il va de soi, d'ailleurs, et c'est humain, que les membres de l'Eglise avignonnaise s'adressent de préférence à ceux des prêtres de l'Eglise Romaine qu'ils savent être en secret membres aussi de l'Eglise Avignonnaise.
Car il y en a. Non seulement dans le clergé séculier, mais peut-être moins rarement, en tout cas plus précieusement, dans le clergé régulier. Et ce sont les religieux appartenant à des ordres contemplatifs qui constituent pour l'Eglise Avignonnaise la réserve, le foyer moral où se maintient vivace la conception mystique du rôle providentiel assumé par l'Eglise Avignonnaise. Il m'a été affirmé, pour ne citer qu'un exemple pris hors de France que, dans son ensemble, la branche vallombrosaine de l'Ordre bénédictin est rattachée secrètement à l'obédience avignonnaise.
Quant à ce transfert, il ne doit pas être divulgué. Il constitue ce que l'Eglise d'Avignon appelle le " secret apostolique ". Il est le dépôt sacré qu'elle garde avec un soin jaloux. Il est sinon sa raison d'être, du moins sa mission. Et il la marque si fortement de son empreinte que, non contente de conférer à l'Eglise Romaine la légitimité, l'Eglise d'Avignon a pris pour règle de la soutenir jusqu'à adopter tous ses dogmes, même nouveaux (comme ceux de l'Immaculée Conception, de l'Infaillibilité pontificale ou de l'Assomption, qui datent respectivement de 1854, de 1870 et de 1951) ; et même jusqu'à défendre toutes ses directives et toutes ses orientations, fussent-elles de nature politique.
On comprend mieux ainsi qu'il n'ait pas répugné à des catholiques romains notoires, clercs ou laïcs, de donner leur adhésion clandestine à l'Eglise Avignonnaise. Il serait même plus exact d'inverser la proposition et de dire : il est ainsi plausible que des intellectuels, convaincus de la légitimité de l'Eglise Avignonnaise, acceptent de faire partie de l'Eglise romaine.
Faut-il citer des noms ? Le Cardinal Baudrillart, ancien Normalien, spécialiste des questions d'Histoire de l'Eglise française, devait mieux que quiconque, .m'a-t-il été dit, savoir que la véritable succession de Pierre réside en l'Eglise Avignonnaise. Sa fameuse protestation contre la germanophilie de Benoît XV (" s'il continue à en être ainsi, nous referons un Pape en Avignon ") doit être comprise, non comme une boutade irritée d'un évêque patriote, mais, plus sérieusement, comme urne déclaration réfléchie d'un Avignonnais convaincu que la légitimité du pape romain ne tient qu'à un mandat parfaitement révocable. Et c'est bien ainsi qu'elle aurait été considérée par Rome : c'est pourquoi le Vatican, à titre d'avertissement, aurait retardé l'octroi du chapeau de cardinal promis à Mgr Baudrillart.
Un autre ? Le R.P. Jansen. Il était Abbé du Monastère cistercien de la Commune Observance de Pont-Colbert à Versailles (Abbaye Sainte Marie), rattaché à la Congrégation de Sénanque (Sénanque, au diocèse d'Avignon), elle-même travaillée d'infiltrations avignonnaises.
J'ajoute que le successeur actuel du R.P. Abbé Jansen est étranger à toute influence de l'Eglise d'Avignon.
Veut-on le nom d'un prélat plus proche de nous ? Pourquoi Mgr Bourguignon d'Herbigny, de la Société de Jésus, président de l'Institut Oriental à Rome en octobre 1922, consulteur de l'Eglise Orientale le 24 décembre 1923, sacré évêque à Berlin en la Chapelle de la Nonciature par le Nonce Pacelli le 29 mars 1926, Président de là Commission pontificale Pro Russia, grand tacticien de l'Union des Eglises, a-t-il choisi précisément, pour le monastère bénédictin qu'il envisageait, sur le conseil de Pie XI, de créer aux marches de l'Est face aux schismatiques russes, des religieux de Vallombreuse, ce qui devait provoquer les protestations du Supérieur Général des Bénédictins ? Pourquoi a-t-il été obligé de démissionner de la Commission Pontificale en décembre 1933 ? pourquoi ne figure-t-il plus sur l'Annuaire Pontifical depuis 1938 et s'est-il retiré, sous le simple nom de R.P. d'Herbigny, dans une modeste maison de retraite de Jésuites ? Et si l'on veut le nom d'un laïc, j'ajouterai - mais je n'ai pu, évidemment, procéder à aucune vérification sur ce point - que le Chef d'Etat Portugais Salazar serait, au su du Vatican, affilié à l'Eglise d'Avignon.
LA COMPAGNIE DE SAINT VINCENT FERRIER
Soutenir l'Eglise Romaine, non seulement dans ses activités dogmatiques, mais même dans ses évolutions politiques, n'a pas dû être toujours facile, pour l'Eglise Avignonnaise, pendant tant de siècles. Le moment devait arriver où ce principe, loyalement accepté, mais souvent pénible d'application, provoquerait des malaises assez forts pour susciter une rébellion.
C'est en 1926 - peut-être à l'occasion des censures ecclésiastiques prononcées contre l'Action Française, qu'un Préfet-Délégué Apostolique, mécontent de la politique Vaticane, demanda que l'Eglise Avignonnaise cessât de se plier aveuglément aux jeux subtils de la diplomatie romaine. Il essaya de montrer que la délégation successorale de saint Pierre n'avait de valeur et de sens que sur le plan du magistère ecclésiastique et ne s'étendait pas aux diverses politiques adoptées par les Pontifes romains.
Il ne fut pas écouté. On lui retira sa charge, mais, bien entendu, il garda son caractère épiscopal.
Mgr X.., fut alors tenté de créer une dissidence. Mais il se ravisa, plus habilement. Il fonda, sous l'invocation de Saint Vincent Ferrier (le Saint illustre dont le dévouement au Pape d'Avignon fut si ardent, pendant le grand Schisme d'Occident), une congrégation dont les membres furent recrutés, tout d'abord, parmi les fidèles de l'Eglise Avignonnaise. L'organisation de cette Compagnie de Saint Vincent Ferrier, à la tête de laquelle il se mit avec le titre de Préposé Général, semble avoir été inspirée par celle de la Société de Jésus. Elle se propose en somme non pas de se dresser contre l'Eglise Avignonnaise, mais de la noyauter. Son programme vise surtout à la prise de possession du pouvoir apostolique avignonnais, par une élection régulière, faite par un Collège des Cardinaux avec une majorité conforme à ses voeux. Il s'agit de grouper tous ceux qui veulent un Saint-Siège Avignonnais soustrait à la servilité totale envers l'Eglise Romaine. La primauté du Souverain Pontife Avignonnais est hors de cause : de lui on veut seulement une rectification de son attitude politique à l'égard de Rome.
On veut davantage, au fond. Ce qu'on trouve regrettable, ce sont certaines orientations du Vatican. En leur refusant l'appui avignonnais, on veut les affaiblir. Mais l'idéal serait de les rectifier elles aussi.
Mgr X..., encouragé par les premiers succès de sa propagande, eut en effet l'audace d'agir sur l'Eglise Romaine.
Autour du groupe initial, dont les Membres, tous avignonnais, prirent le titre de profès, il osa rassembler, par des moyens sur lesquels il ne m'a pas été possible d'avoir des éclaircissements satisfaisants, des fidèles de l'Eglise Romaine et d'autres Eglises, qui devinrent frères affiliés.
Car il y a, parmi les catholiques romains, des hommes cultivés et sincères qui déplorent, à tord ou à raison, certaines attitudes pontificales. La crise des catholiques d'Action Française était d'ailleurs alors à son paroxysme.
Ceux qui, appartenant à l'obédience romaine, se sont affiliés à la Compagnie de Saint Vincent Ferrier, ignorent son origine, ignorent l'existence du groupe des proies et son programme de noyautage au sein de l'Eglise Avignonnaise, ignorent même qu'il existe une Eglise Avignonnaise. Ils sont seulement désireux de donner à la Curie Romaine une meilleure direction.
D'autres sont recrutés parmi les chrétiens non romains. Il y a là des Gallicans, des Vieux-Catholiques, des Jansénistes, des Schismatiques appartenant aux diverses Eglises d'Orient, et même, en dehors de ces Eglises Apostoliques, des protestants. Je crois qu'il faut voir en eux des sortes de sympathisants, qui ont gardé la nostalgie de l'Unité des Eglises Chrétiennes, et qui apportent leur adhésion à un programme assez vague tendant à atténuer ce qui les rebute le plus dans l'Eglise de Rome.
Ces divers groupes, j'y insiste, ne se connaissent pas, et leur activité est essentiellement occulte. C'est bien la suprême habileté de cette étrange Compagnie, de réunir ainsi, paradoxalement, des hommes qui ont des motifs très différents de ne pas approuver en totalité la politique romaine. Le même mot d'ordre, réfracté chez les divers adhérents suivant leurs indices personnels, suscite en eux des espérances appropriées à leurs convictions respectives. Sans le savoir, ils coopèrent tous au dessein du fondateur. Il y a serment du secret, au moins pour les profès avignonnais et les frères catholiques romains. Cette organisation est couronnée par une Curie très restreinte, composée du Préposé Général, d'un Vicaire Général, d'un Secrétaire Général, et, pour chaque Province, d'un Assistant. Le Général jouit d'une autorité considérable, et dispose d'importants moyens financiers.
Les profès seraient au nombre de deux mille (sur dix mille fidèles avignonnais), parmi lesquels une dizaine de Préfets Apostoliques (sur une vingtaine) et au moins quatre cardinaux (sur douze). , Il y aurait environ quatre mille affiliés. Presque tous les religieux vallombrosains feraient ainsi partie de la Compagnie, ainsi que divers prélats du Vatican, et certains dirigeants de groupements d'action religieuse et Professeurs d'Universités catholiques.
L'influence de la Compagnie s'exerce surtout sur la France, l'Italie, l'Espagne, le Portugal (Salazar serait profès), les deux Amériques, la Belgique, l'Irlande, le Proche-Orient, la Roumanie, la Hollande, l'Allemagne, l'Autriche...
En octobre 1939 survint la mort de Mgr X... Son Secrétaire Général, prêtre de l'Eglise Romaine, professeur honoraire d'Université catholique, qu'il avait consacré évêque de l'Eglise Avignonnaise, lui succéda. Il est Français. Il séjourne officiellement en Suisse, pour des raisons d'opportunité. Mais, en fait, il réside continuellement en France, près de Versailles. Il a pour Vicaire Général un Espagnol, et pour Secrétaire Général un Français.
La guerre, ses fluctuations, l'immense ébranlement qu'elle a déterminé sur l'échelle des valeurs sociales et politiques, a naturellement suscité d'importants remous dans cette Compagnie de caractère international. Son activité semble aujourd'hui ralentie, en raison des circonstances peut-être passagères, où entre en ligne de compte l'état de santé de son général actuel. Mais quel essor et quelle direction prendra-t-elle demain ?
(c) P.G.
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[MAUPASSANT] MON ONCLE SOSTHENE
A Paul Ginisty.
Mon oncle Sosthène était un libre penseur comme il en existe beaucoup, un libre penseur par bêtise. On est souvent religieux de la même façon. La vue d'un prêtre le jetait en des fureurs inconcevables ; il lui montrait le poing, leur faisait des cornes, et touchait du fer derrière son dos, ce qui indique déjà une croyance, la croyance au mauvais oeil. Or, quand il s'agit de croyances irraisonnées, il faut les avoir toutes ou n'en pas avoir du tout. Moi qui suis aussi libre penseur, c'est-à-dire un révolté contre tous les dogmes que fit inventer la peur de la mort, je n'ai pas de colère contre les temples, qu'ils soient catholiques, apostoliques, romains, protestants, russes, grecs, bouddhistes, juifs, musulmans. Et puis, moi, j'ai une façon de les considérer et de les expliquer. Un temple, c'est un hommage à l'inconnu. Plus la pensée s'élargit, plus l'inconnu diminue, plus les temples s'écroulent. Mais, au lieu d'y mettre des encensoirs, j'y placerais des télescopes et des microscopes et des machines électriques. Voilà !
Mon oncle et moi nous différions sur presque tous les points. Il était patriote, moi je ne le suis pas, parce que le patriotisme, c'est encore une religion. C'est l'oeuf des guerres.
Mon oncle était franc-maçon. Moi, je déclare les francs-maçons plus bêtes que les vieilles dévotes. C'est mon opinion et je la soutiens. Tant qu'à avoir une religion, l'ancienne me suffirait.
Ces nigauds-là ne font qu'imiter les curés. Ils ont pour symbole un triangle au lieu d'une croix. Ils ont des églises qu'ils appellent des Loges, avec un tas de cultes divers : le rite Écossais, le rite Français, le Grand-Orient, une série de balivernes à crever de rire.
Puis, qu'est-ce qu'ils veulent ? Se secourir mutuellement en se chatouillant le fond de la main ? Je n'y vois pas de mal. Ils ont mis en pratique le précepte chrétien : "Secourez-vous les uns les autres." La seule différence consiste dans le chatouillement. Mais, est-ce la peine de faire tant de cérémonies pour prêter cent sous à un pauvre diable ? Les religieux, pour qui l'aumône et le secours sont un devoir et un métier, tracent en tête de leurs épîtres trois lettres : J.M.J. Les francs-maçons posent trois points en queue de leur nom. Dos à dos, compères.
Mon oncle me répondait : "Justement nous élevons religion contre religion. Nous faisons de la libre pensée l'arme qui tuera le cléricalisme. La franc-maçonnerie est la citadelle où sont enrôlés tous les démolisseurs de divinités.
Je ripostais : "Mais, mon bon oncle (au fond je disais : "vieille moule"), c'est justement ce que je vous reproche. Au lieu de détruire, vous organisez la concurrence : ça fait baisser les prix, voilà tout. Et puis encore, si vous n'admettiez parmi vous que des libres penseurs, je comprendrais ; mais vous recevez tout le monde. Vous avez des catholiques en masse, même des chefs du parti. Pie 1X fut des vôtres, avant d'être pape. Si vous appelez une Société ainsi composée une citadelle contre le cléricalisme, je la trouve faible, votre citadelle."
Alors, mon oncle, clignant de l'oeil, ajoutait : "Notre véritable action, notre action la plus formidable a lieu en politique. Nous sapons, d'une façon continue et sûre, l'esprit monarchique."
Cette fois j'éclatais. "Ah ! oui, vous êtes des malins ! Si vous me dites que la Franc-Maçonnerie est une usine à élections, je vous l'accorde ; qu'elle sert de machine à faire voter pour les candidats de toutes nuances, je ne le nierai jamais ; qu'elle n'a d'autre fonction que de berner le bon peuple, de l'enrégimenter pour le faire aller à l'urne comme on envoie au feu les soldats, je serai de votre avis ; qu'elle est utile, indispensable même à toutes les ambitions politiques parce qu'elle change chacun de ses membres en agent électoral, je vous crierai : "C'est clair comme le soleil !" Mais si vous me prétendez qu'elle sert à saper l'esprit monarchique, je vous ris au nez.
"Considérez-moi un peu cette vaste et mystérieuse association démocratique, qui a eu pour grand maître, en France, le prince Napoléon sous l'Empire ; qui a pour grand maître, en Allemagne, le prince héritier ; en Russie le frère du czar ; dont font partie le roi Humbert et le prince de Galles ; et toutes les caboches couronnées du globe !"
Cette fois mon oncle me glissait dans l'oreille : "C'est vrai ; mais tous ces princes servent nos projets sans s'en douter.
- Et réciproquement, n'est-ce pas ?
Et j'ajoutais en moi : "Tas de niais !"
Et il fallait voir mon oncle Sosthène offrir à dîner à un franc-maçon.
Ils se rencontraient d'abord et se touchaient les mains avec un air mystérieux tout à fait drôle, on voyait qu'ils se livraient à une série de pressions secrètes. Quand je voulais mettre mon oncle en fureur, je n'avais qu'à lui rappeler que les chiens aussi ont une manière toute franc-maçonnique de se reconnaître.
Puis mon oncle emmenait son ami dans les coins, comme pour lui confier des choses considérables ; puis, à table, face à face, ils avaient une façon de se considérer, de croiser leurs regards, de boire avec un coup d'oeil comme pour se répéter sans cesse : "Nous en sommes, hein !"
Et penser qu'ils sont ainsi des millions sur la terre qui s'amusent à ces simagrées ! J'aimerais encore mieux être jésuite.
Or il y avait dans notre ville un vieux jésuite qui était la bête noire de mon oncle Sosthène. Chaque fois qu'il le rencontrait ou seulement s'il l'apercevait de loin, il murmurait : "Crapule, va !" Puis, me prenant le bras, il me confiait dans l'oreille : "Tu verras que ce gredin-là me fera du mal un jour ou l'autre. Je le sens.
Mon oncle disait vrai. Et voici comment l'accident se produisit par ma faute.
Nous approchions de la semaine sainte. Alors, mon oncle eut l'idée d'organiser un dîner gras pour le vendredi, mais un vrai dîner, avec andouille et cervelas. Je résistai tant que je pus ; je disais : "Je ferai gras comme toujours ce jour-là, mais tout seul, chez moi. C'est idiot, votre manifestation. Pourquoi manifester ? En quoi cela vous gêne-t-il que des gens ne mangent pas de viande ?"
Mais mon oncle tint bon. Il invita trois amis dans le premier restaurant de la ville ; et comme c'était lui qui payait, je ne refusai pas non plus de manifester.
Dès quatre heures, nous occupions une place en vue au café Pénélope, le mieux fréquenté, et mon oncle Sosthène, d'une voix forte, racontait notre menu.
A six heures on se mit à table. A dix heures on mangeait encore et nous avions bu, à cinq, dix-huit bouteilles de vin fin, plus quatre de champagne. Alors mon oncle proposa ce qu'il appelait la "tournée de l'archevêque". On plaçait en ligne, devant soi, six petits verres qu'on remplissait avec des liqueurs différentes ; puis il les fallait vider coup sur coup pendant qu'un des assistants comptait jusqu'à vingt. C'était stupide ; mais mon oncle Sosthène trouvait cela "de circonstance".
A onze heures, il était gris comme un chantre. Il le fallut emporter en voiture et mettre au lit, et déjà on pouvait prévoir que sa manifestation anticléricale allait tourner en une épouvantable indigestion.
Comme je rentrais à mon logis, gris moi-même, mais d'une ivresse gaie, une idée machiavélique, et qui satisfaisait tous mes instincts de scepticisme, me traversa la tête.
Je rajustai ma cravate, je pris un air désespéré, et j'allai sonner comme un furieux à la porte du vieux jésuite. Il était sourd ; il me fit attendre. Mais comme j'ébranlais toute la maison à coups de pied, il parut enfin, en bonnet de coton, à sa fenêtre, et demanda : "Qu'est-ce qu'on me veut ?"
Je criai : "Vite, vite, mon révérend père, ouvrez-moi ; c'est un malade désespéré qui réclame votre saint ministère !"
Le pauvre bonhomme passa tout de suite un pantalon et descendit sans soutane. Je lui racontai d'une voix haletante, que mon oncle, le libre penseur, saisi soudain d'un malaise terrible qui faisait prévoir une très grave maladie, avait été pris d'une grande peur de la mort, et qu'il désirait le voir, causer avec lui, écouter ses conseils, connaître mieux les croyances, se rapprocher de l'Église, et, sans doute, se confesser, puis communier, pour franchir, en paix avec lui-même, le redoutable pas.
Et j'ajoutai d'un ton frondeur : "Il le désire, enfin. Si cela ne lui fait pas de bien cela ne lui fera toujours pas de mal."
Le vieux jésuite, effaré, ravi, tout tremblant, me dit : "Attendez-moi une minute, mon enfant, je viens." Mais j'ajoutai : "Pardon, mon révérend père, je ne vous accompagnerai pas, mes convictions ne me le permettent point. J'ai même refusé de venir vous chercher ; aussi je vous prierai de ne pas avouer que vous m'avez vu, mais de vous dire prévenu de la maladie de mon oncle par une espèce de révélation."
Le bonhomme y consentit et s'en alla, d'un pas rapide, sonner à la porte de mon oncle Sosthène. La servante qui soignait le malade ouvrit bientôt et je vis la soutane noire disparaître dans cette forteresse de la libre pensée.
Je me cachai sous une porte voisine pour attendre l'événement. Bien portant, mon oncle eût assommé le jésuite, mais je le savais incapable de remuer un bras, et je me demandais avec une joie délirante quelle invraisemblable scène allait se jouer entre ces deux antagonistes ? Quelle lutte ? quelle explication ? quelle stupéfaction ? quel brouillamini ? et quel dénouement à cette situation sans issue, que l'indignation de mon oncle rendrait plus tragique encore !
Je riais tout seul à me tenir les côtes ; je me répétais à mi-voix : "Ah ! la bonne farce, la bonne farce !"
Cependant il faisait froid, et je m'aperçus que le jésuite restait bien longtemps. Je me disais : "Ils s'expliquent."
Une heure passa, puis deux, puis trois. Le révérend père ne sortait point. Qu'était-il arrivé ? Mon oncle était-il mort de saisissement en le voyant ? Ou bien avait-il tué l'homme en soutane ? Ou bien s'étaient-ils entre-mangés ? Cette dernière supposition me sembla peu vraisemblable, mon oncle me paraissant en ce moment incapable d'absorber un gramme de nourriture de plus. Le jour se leva.
Inquiet, et n'osant pas entrer à mon tour, je me rappelai qu'un de mes amis demeurait juste en face. J'allai chez lui ; je lui dis la chose, qui l'étonna et le fit rire, et je m'embusquai à sa fenêtre.
A neuf heures, il prit ma place, et je dormis un peu. A deux heures, je le remplaçai à mon tour. Nous étions démesurément troublés.
A six heures, le jésuite sortit d'un air pacifique et satisfait, et nous le vîmes s'éloigner d'un pas tranquille.
Alors honteux et timide, je sonnai à mon tour à la porte de mon oncle. La servante parut. Je n'osai l'interroger et je montai, sans rien dire.
Mon oncle Sosthène, pâle, défait, abattu, l'oeil morne, les bras inertes, gisait dans son lit. Une petite image de piété était piquée au rideau avec une épingle.
On sentait fortement l'indigestion dans la chambre.
Je dis : "Eh bien, mon oncle, vous êtes couché ? Ça ne va donc pas ?"
Il répondit d'une voix accablée : "Oh ! mon pauvre enfant, j'ai été bien malade, j'ai failli mourir.
- Comment ça, mon oncle ?
- Je ne sais pas ; c'est bien étonnant. Mais ce qu'il y a de plus étrange, c'est que le père jésuite qui sort d'ici, tu sais, ce brave homme que je ne pouvais souffrir, eh bien, il a eu une révélation de mon état, et il est venu me trouver.
Je fus pris d'un effroyable besoin de rire. "Ah ! vraiment ?
- Oui, il est venu. Il a entendu une voix qui lui disait de se lever et de venir parce que j'allais mourir. C'est une révélation."
Je fis semblant d'éternuer pour ne pas éclater. J'avais envie de me rouler par terre.
Au bout d'une minute, je repris d'un ton indigné, malgré des fusées de gaieté : "Et vous l'avez reçu, mon oncle, vous ? un libre penseur ? un franc-maçon ? Vous ne l'avez pas jeté dehors ?"
Il parut confus, et balbutia : "Écoute donc, c'était si étonnant, si étonnant, si providentiel ! Et puis il m'a parlé de mon père. Il a connu mon père autrefois.
- Votre père, mon oncle ?
- Oui, il paraît qu'il a connu mon père.
- Mais ce n'est pas une raison pour recevoir un jésuite.
- Je le sais bien, mais j'étais malade, si malade ! Et il m'a soigné avec un grand dévouement toute la nuit. Il a été parfait. C'est lui qui m'a sauvé. Ils sont un peu médecin, ces gens-là.
- Ah ! il vous a soigné toute la nuit. Mais vous m'avez dit tout de suite qu'il sortait seulement d'ici.
- Oui, c'est vrai. Comme il s'était montré excellent à mon égard, je l'ai gardé à déjeuner. Il a mangé là auprès de mon lit, sur une petite table, pendant que je prenais une tasse de thé.
- Et... il a fait gras ?"
Mon oncle eut un mouvement froissé, comme si je venais de commettre une grosse inconvenance, et il ajouta :
"Ne plaisante pas, Gaston, il y a des railleries déplacées. Cet homme m'a été en cette occasion plus dévoué qu'aucun parent ; j'entends qu'on respecte ses convictions."
Cette fois, j'étais atterré ; je répondis néanmoins : "Très bien, mon oncle. Et après le déjeuner, qu'avez-vous fait ?
- Nous avons joué une partie de bésigue, puis il a dit son bréviaire, pendant que je lisais un petit livre qu'il avait sur lui, et qui n'est pas mal écrit du tout.
- Un livre pieux, mon oncle ?
- Oui et non, ou plutôt non, c'est l'histoire de leurs missions dans l'Afrique centrale. C'est plutôt un livre de voyage et d'aventures. C'est très beau ce qu'ils ont fait là, ces hommes."
Je commençais à trouver que ça tournait mal. Je me levai : "Allons, adieu, mon oncle, je vois que vous quittez la franc-maçonnerie pour la religion. Vous êtes un renégat."
Il fut encore un peu confus et murmura : "Mais la religion est une espèce de franc-maçonnerie."
Je demandai : "Quand revient-il, votre jésuite ?" Mon oncle balbutia : "Je... je ne sais pas, peut-être demain... ce n'est pas sûr."
Et je sortis absolument abasourdi.
Elle a mal tourné, ma farce ! Mon oncle est converti radicalement. Jusque-là, peu m'importait. Clérical ou franc-maçon, pour moi c'est bonnet blanc et blanc bonnet mais le pis, c'est qu'il vient de tester, oui de tester, et de me déshériter, monsieur, en faveur du père jésuite.
12 août 1882
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04/01/2007
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