12/12/2006

KHIDR, L'HOMME VERT

Cf aussi G. MEYRINK , "Le Visage Vert"

 

« Parvenus là où nous en sommes, intéressons-nous – au-delà de la vertu théologale de l'Espérance, commune aux trois religions abrahamiques et de qui la couleur est le vert, au-delà du Graal, vase de cristal vert qui contient le sang du Crucifié, au-delà du récit de saint Jean qui contemple le trône de Dieu et le voit «entouré d'un arc-en-ciel comme un nuage d'émeraude», au-delà des croix vertes de la Résurrection qu'on observe dans bien des tableaux du Moyen Âge, au-delà du Christ Rédempteur des peintres byzantins dont le monogramme, selon Claude d'Ygé, est formé des deux consonnes du mot vert - oui, au-delà de tous ces signes d'exaltation de la couleur fertile, intéressons-nous brièvement au personnage islamique d' Al-Khidr, dont le nom veut dire «le vert» précisément, et qui est l'équivalent mahométan de saint Georges.

 

L'Homme Vert, Khidr ou Khisr, est en Islam le compagnon de route des voyageurs de terre ou de mer, un passeur d'hommes et un passeur d'âmes. Georges, ai-je dit, mais il est également Élie, le saint au char de feu, le rouge en lui venant contrebalancer, pour la sous-tendre et la sous-entendre, la tonalité première comme il advient souvent. Fils d'Adam, peut-être, Khidr chemine dans l'étendue désertique, tenant un poisson sec à la main et, s'il vient à rencontrer un point d'eau, il plonge ce poisson dans la source : aussitôt ce dernier reprend vie et frétille. Cette source, en plein désert, à la recherche de quoi, brûlé d'obscur désir, s'en va le fils d'Adam, c'est la source d'immortalité. Il s'y baigne lui-même et le voici, à son tour, immortel. Les caravaniers perdus dans les immensités sans fin l'invoquent à l'heure du grand péril, les marins égarés sur la mer le supplient à l'instant du grand tourment : il est celui qui lève les doutes, et qui sauve. «Il s'assied sur une fourrure blanche et elle devient verte», affirment les soufis: cette fourrure, nous le devinons, c'est la terre.

 

Si, comme le déclarent aussi les soufis, il protège l'homme «contre la noyade et l'incendie, contre les Rois et les Diables», c'est qu'il est l'homme de la plus haute sagesse et qui parvient à concilier les inconciliables, à résoudre les antagonismes pour faciliter notre avancée commune vers l'unité et vers la transparence. Ce guide spirituel, ce passeur des gués et des isthmes, ce libérateur des ensablés, cet affranchisseur à la main verte, ce médiateur, c'est par lui, assure la tradition, que verdoie ce qui en nous est désert et que s'éclaire ce qui de nous est désir. Parmi les frères probables de Khidr, je citerai Héraclite pour qui «mortels sont les immortels et sont immortels les mortels, échangeant perpétuellement la vie et la mort», je citerai Novalis pour qui «l'eau est une flamme mouillée». Ce familier du désert et de l'eau, de l'eau née du désert et par le désert absoute, l'aurais-je identifié ? Un peu plus loin, j'énoncerai son nom. »

 « Quant à ce Khidr qui hante les alentours de l'oasis et qui toujours est repris par la récurrente dune, n'avais-je pas promis de le nommer ? Il est celui qui, à la stérilité de l'univers, n'a rien à opposer que l'espérance portée par son prénom ou son nom, cette unique syllabe : Khidr. Tout notre langage d'homme, langage métaphorique, serait-il donc autre chose lui-même que la métaphore de l'oasis, jamais trouvée, jamais prouvée ? Et si donc tu as nom dans le langage des hommes, ô Khidr, passeur d'âmes, ce nom est nom commun de tous les poètes, et ta fonction, seuls la savent le sable et l'eau qui te sont auxiliaires et qui nous sont destin. Soeur spirituelle de Khidr, Râbi'â al-Adawlya, qui vécut au VIII' siècle, s'était retirée dans le désert, «sol absolu». Elle priait jour et nuit. Celle qui, plus tard, se promènera à Bassorah portant d'une main une cruche d'eau pour éteindre l'enfer et de l'autre un brandon enflammé pour brûler le paradis, eut soif. Elle tendit le bras pour prendre l'eau, et ne put saisir le récipient qui se brisa. «Ô mon Dieu, dit-elle, que me fais-Tu ? Ne suis-je pas assez misérable ?» «Ô Râbl'â, lui fut-il répondu, tu as un désir et J'ai un désir. Moi et ton désir ne pouvons cohabiter dans le même coeur.» Râbi'â se tut et se détacha encore plus. »

[Salah Stétié, Réfraction du désert et du désir, Babel éditeur, 1994]